Vers la fin de l’ère Erdogan

25.02.2020 medyascope.tv
Traduit par: Nurcan Kılınç /
Orjinal Metin (tr-25/02/2020)

Afin de retarder la crise gouvernementale dans laquelle il se trouve, le Président Erdogan, s’est tourné vers la Syrie et la Libye, où il se trouve actuellement dans une situation d’occlusion. Ses réactions désespérées prouvent la fin de son ère, mais les signes d’une nouvelle ère ne sont pas apparents.


Bonjour, lors de notre émission précédente Regard sur la semaine (Haftaya Bakış) avec Kemal Can, nous avons débattu d’une potentielle existence de guerres internes au sein de l’AKP. J’avais émis un constat, diffusé sous forme d’une vidéo : en Turquie l’ère d’Erdogan a pris fin et tout ce que nous vivons actuellement en sont les conséquences. Cette vidéo qui a suscité beaucoup d’intérêt et à ce titre, je souhaiterai approfondir cela.

Par exemple, aujourd’hui lors d’une conférence de presse, avant son départ pour l’Azerbaïdjan, le Président Erdogan a répondu aux questions des journalistes. Vous l’avez sans doute vu, il a été interrogé par un reporter de FOX TV sur l’étouffement du nombre de militaires ayant perdu la vie en Libye. En guise de réponse Erdogan a déclaré que « quelques personnes » avaient perdu la vie. Lors de sa réponse - d’abord à sa façon de rabrouer FOX TV et son reporter, puis par ce qu’il a dit par la suite - nous avons, clairement, pu voir qu’il n’a plus grand chose à dire sur les questions vitales. Lorsque des questions spontanées lui sont adressées - ce qui est rare - lors des programmes télévisés ou des conférences de presse, nous n’avions jamais eu l’occasion de voir ses réactions. 
Mais les rares fois où des questio  nns spontanées lui ont été adressées, les réponses ou non-réponses qu’Erdogan apporte nous permettent de voir l’ampleur de la crise dans laquelle la Turquie se trouve. Concernant le cas précité, lors de sa réponse Erdogan a d’abord porté des accusations contre l’institution (Fox TV) qui employée le journaliste, puis a pointé la flèche vers « Monsieur Kemal » - Kemal Kılıçdaroğlu, Président général du CHP. Lorsqu’il est question de la Libye ou de la Syrie et des problèmes à résoudre - car des membres de l’armée turque sont présents dans les deux cas sur le terrain et des pertes humaines sont constantes - il préfère accuser Kemal Kılıçdaroğlu, que de répondre à la question, afin de couvrir l’événement. C’est un procédé auquel Erdogan recourt depuis bien longtemps, et dont les effets diminuent. Il essaie de dissimuler sa crise en entretenant l’opposition au CHP qui existe au sein de la droite en Turquie - nous avons pu le voir clairement – il établit des liens avec Monsieur Kemal et le CHP pour chaque question qui lui est adressée.

Les questions sont évidentes, ce qui se passe en Libye et à Idleb sont très importants, et l’interlocuteur premier de la Turquie dans ces deux cas est la Russie, donc Putin. Erdogan a réduit le problème de la Turquie avec la Russie, à un problème personnel avec Putin. En conséquent, les questions réelles - dans les cas de la Libye et d’Idleb - essayent d’être résolues en les retardant constamment. Récemment, suite aux attaques de l’armée de Bachar Al Assad à Idleb, la Turquie a annoncé que l’armée syrienne avait jusqu’à « fin février » pour reculer dans les zones définies. 
Puis lorsque les attaques ont perduré, il a annoncé qu’il n’allait pas attendre fin février - mais n’a pu faire grand-chose. Il a fini par évoquer une réunion quadripartite pour le 5 mars, avec le Président français Emmanuelle Macron, la Chancelière allemande Angela Merkel, et Putin. En revanche, actuellement, il n’est pas question d’un sommet quadripartite dans les déclarations de Moscou, mais est plutôt évoquée une rencontre tripartite avec la Turquie, la Russie et l’Iran.
Pourquoi Erdogan tenait à ce que Macron et Merkel soient présents lors de cette rencontre ? Parce qu’il est dans une situation de faiblesse face à la Russie, et en intégrant l’Europe dans l’affaire, il essaye de créer un équilibre en sa faveur. Les nouveaux flux de réfugiés qui risquent d’arriver d’Idleb - dans le cas où l’armée syrienne continue son attaque, ce qui va probablement durer - est la raison principale pour laquelle Erdogan souhaite intégrer l’Europe dans ces discutions. Or comme nous pouvons le voir la Russie n’est pas de cet avis.
Pourquoi j’explique tout cela ? La Turquie lutte à l’interne, depuis quelque temps, avec la crise économique. Et tant le pouvoir que les médias qui le soutiennent essayent, dans la mesure du possible, de ne pas en parler. L'ordre du jour de la Turquie, est axé sur l’extérieur alors que cela n'est pas nécessaire. Parlant de l’extérieur, d’un côté la Libye - elle fut abordée à ses premières heures, puis oubliée et est à nouveau d’actualité - et de l’autre Idleb, qui monopolisent les débats politiques actuel en Turquie. C’est d’une façon une issue de secours pour le gouvernement. Mais, il se trouve maintenant coincé là où il s’était échappé, car ses relations avec la Russie ne sont plus ce qu’elles étaient par le passé et leur fin est clairement visible. Les relations turco-russes et celles d’Erdogan avec Putin prennent progressivement une tournure négative. Par exemple, Erdogan accepte que des groupes syriens soient en Libye, afin de soutenir le gouvernement de Tripoli - qu’il soutient. Et évoque ainsi, les mercenaires russes, les Wagner, qui sont présents en Libye mais dans des camps opposés aux Turcs. 
Nous pouvons ainsi voir que, le pouvoir déjà assez bloqué en interne, notamment par l’échec des élections municipales, avait recherché un issus de secours à l’externe, tant en Libye, qu’à Idleb, et se trouve dos aux murs. Tous ces événements, prouvent selon moi la fin de l’ère d’Erdogan. Face aux critiques et questions qui lui sont adressés Erdogan évoque Kemal Kılıçdaroğlu et CHP. Par exemple, il soulève la part du CHP chez Türkiye İş Bankası, ou il accuse le CHP d’être un pilier politique du mouvement güleniste. Ainsi, le gouvernement essaie de surmonter les événements en créant, par la force, une actualité ; mais ce n'est pas une chose aisée. À mon avis, en Turquie, une période s’achève, et plusieurs signes sont apparents. Je les ai déjà évoqué - mais vaut mieux les rappeler - les élections municipales du 31 mars et du 23 juin, la création d’un nouveau parti par Ahmet Davutoglu, la fondation (reportée) du parti d’Ali Babacan[1], la situation économique qui ne s’améliore pas, la question du chômage présente dans les discussions des citoyens, ou celle du coût de la vie et la hausse des prix, etc. Face à tout cela, il y a un pouvoir confronté à une crise de non-gouvernance qui s’aggrave. Et malgré cela, nous avons Erdogan à notre ordre du jour, c’est lui qui définit l’actualité. Pour ceux qui observent la Turquie depuis l’extérieur, ou les journalistes étrangers, les chercheurs, ou les diplomates, que nous avons pu rencontrer à différentes occasions, ils nous interrogent toujours sur Erdogan.

Pourtant, il est évident que l’ère d’Erdogan prend fin, et en conséquence, à mon avis, nous devons nous concentrer sur ce qu’il va advenir. C’est là qu’un blocage apparait, car il n’y a d’acteurs, de mouvements capables d’endosser l’avenir, ni pour nous, ni pour les observateurs extérieurs.
Au départ, lors des 31 mars et 23 juin, le nouveau maire d’Istanbul et partiellement celui d’Ankara - Ekrem İmamoğlu et Mansur Yavaş - avaient suscité un intérêt. Mais avec le temps, cet intérêt s’est amoindri, notamment celui envers Ekrem İmamoğlu, alors que l’intérêt pour Mansur Yavaş s’est intensifié. Concernant les nouveaux partis, Davutoğlu n’a réussi à susciter une grande excitation, et le retard de celui d’Ali Babacan réduit les enthousiasmes. Quant aux autres partis de l’opposition, le Saadet Partisi[2] n’est plus à ce jour un parti fort. Le Bon Parti, contraint de gérer les démissions sans fondement, ainsi n’apparaît pas être un centre d’attraction, avec une vision sur le long terme. Quant au CHP, à part être le principal parti de l’opposition, et ses ambitions rassembleuses des autres partis d’oppositions lors des élections - y compris le HDP (parti pro-kurde) - ne parait pas être une puissance en soi. Ce faisant, la première chose que l'opposition devra faire pour prendre le pouvoir est de former une alliance, et le CHP a entrepris d’une manière le parrainage de celle-ci - cela peut être vu comme tel.
Il est difficile de trouver des ambitions communes entre les deux nouveaux partis qui se construisent, le Bon parti, le Parti de la félicité et le HDP. Nous ne savons pas s’ils vont pouvoir y parvenir, car le gouvernement va tenter, de son côté, d’empêcher cela via tous les atouts dont il dispose.

Sur quelles bases vont-ils parvenir à s’unir ? Jusqu’à présent, les alliances qui ont été entreprises soulèvent un discours sur la démocratie en général bien sûr, mais également l’état de droit. Outre cela, une volonté de retour au système parlementaire y figure, c'est-à-dire un passage du système présidentiel actuel au système parlementaire. Cela peut être un bon début, mais serait-ce suffisant pour faire perdurer cette alliance ? À vrai dire je n’en suis pas sûre. Le problème principal ici est que ces partis d’opposition individuellement, et sous la houlette de l’Alliance nationale, critiquent les différentes actions du gouvernement - sa politique étrangère et économique. Mais à part cela, il n’y a une opposition puissante, convaincante qui aspire clairement au pouvoir. Je le répète : il n’y a une opposition qui aspire au pouvoir. En théorie, l’opposition se dresse évidemment face au gouvernement et souhaite arriver au pouvoir, mais il n’y a en Turquie personnes, partis politiques ou leaders de partis de l’opposition qui rappellent constamment la nécessité de son arrivée au pouvoir, ce qu’il fera lorsqu’il sera au pouvoir. C’est comme s’il y avait un pouvoir qui allait s’éteindre et que l’opposition allait s’emparer de cette chaise vide, une sorte de situation laissée à elle-même. Pourtant, les partis de l’opposition ou leurs principales figures devaient, suite à leur victoire aux élections municipales (et donc la défaite du pouvoir politique), sans diminuer la cadence, déclarer la fin d’une période et la naissance d’une nouvelle ère, et décrire comment cette « Toute nouvelle Turquie » allait être façonnée. Environ un an se sont écroulés depuis, et nous ne sommes même pas encore arrivés à terme. Focalisé sur une critique d’Erdogan, nous sommes au plus confrontés à un mouvement d'opposition qui souligne le retour au système parlementaire.

Je sais qu’il est simple de s’opposer à une opposition. Cependant ce que je veux dire - notamment aux étrangers - à ce qui m’interroge là-dessus - chose que j’ai déjà eu l’occasion de dire, mais que je tiens à souligner à nouveau : Erdogan a perdu depuis longtemps, mais nous vivons dans un pays ou le vainqueur n’est pas identifié. La Turquie attend ce vainqueur - la personne, le groupe ou le parti ou la coalition - qui doit se révéler. À contrario, si nous sommes dans un système où le départ de l’un signifie l’arrivée automatique d’un autre, nous ne pourrons passer à cette toute nouvelle Turquie. Bien au contraire, si cela continue ainsi, une nouvelle version d’Erdogan prendra le pouvoir. Alors que la Turquie a besoin d’un changement plus approfondit, et complet, notamment afin de reconstruire les institutions vider de leur sens, d’une vision de reconstruction de l’état de droit et de personnes ou mouvements capables de convaincre les gens et le public à ces sujets. Sinon, l’opposition récupérera le pouvoir en prenant une forme autre que celle du gouvernement actuel - peu importe la forme prise - ou bien le pouvoir politique actuel malgré sa crise, se nourrira de l’inaction de l’opposition. Ce dernier l’encourage et lui permet de prolonger la longévité du pouvoir. Je ne pense pas que la seconde proposition se réalise, car si nous analysons les acteurs membres du gouvernement d’Erdogan, les composants du pouvoir, ils ne paraissent pas capables de gérer la Turquie encore longtemps. Il me semble peu probable que de nouvelles choses se réalise, qu’un renouvellement au sein du champ politique se produise afin de faire évoluer le pays. Mais lorsque j’observe l’opposition et ses déclarations diverses, je vois un groupe qui attend que le pouvoir se détruise, tout en restant immobile afin d’éviter de commettre des erreurs. J’estime que cela est insuffisant.

Une ère prend fin, l’ère d’Erdogan prend fin, mais il faut que quelqu’un en ouvre une nouvelle. Pour l’instant nous percevons celle qui s’éteint mais pas celle qui débute, peut-être que nous en verrons les étincelles dans les prochains jours. Mais dans l’état actuel des choses, malheureusement, la Turquie et l’ensemble de ses citoyens sont en train de perdre.
Ce sera tout pour aujourd’hui, bonne journée.


[1] Vice premier-ministre de 2014 à 2015

[2] Le parti de la félicité en français, fondé par Necmettin Erbakan suite à la fermeture du parti Fazilet. Est la branche politique du Millî Görüs.




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