Turquie: Quel renouvellement pour le CHP?

12.09.2019 medyascope.tv
Traduit par: Cem Taylan / Rédaction: Jalal Haddad /
Orjinal Metin (tr-12/09/2019)

Bonjour à tous. Hier, j’ai fait une émission sur les attentats du 11 septembre, sur ce plateau.

A l’heure actuelle, après tant d’années passées, les pratiques en termes de droits et jugements sont pires que le Coup d’Etat du 12 septembre 1980 
Aujourd’hui, nous sommes le 12 septembre, et il se peut que certains s’attendent à ce que je parle du coup d’État du 12 septembre 1982. Mais je ne vais pas parler de cela. Disons que j’en ai assez d’en parler. Il me semble qu’il y a encore du sens à parler des attentats du 11 septembre aujourd’hui. Or, j’ai vécu le 12 septembre, j’ai fait 18 mois de prison à ce moment, et je ne vois plus l’intérêt d’en parler. Ayant été jugé par les tribunaux militaires de cette époque – j’avais souligné cela dans d’autres émissions – je pourrais dire au moins la chose suivante : les décisions prises par les tribunaux militaires à ce moment étaient plus juridiques que les décisions prises par les tribunaux civils à l’heure actuelle en Turquie. En tout cas, c’est ce qu’on a vécu à Istanbul. Ce n’est peut être pas le cas dans d’autres régions. Mais, d’après ce que j’ai vu et vécu, dans les procès où j’ai été jugé, les juges civils – les procureurs militaires ne l’étaient pas – mais les juges civils cherchaient à respecter au mieux les lois lorsqu’ils prenaient leurs décisions. Malheureusement à l’heure actuelle, après tant d’années passées, les pratiques en termes de droits et jugements sont bien pires, comparé au système juridique du 12 septembre.
Mettons le 12 septembre de côté. Je veux parler du CHP. C’est un sujet très peu attrayant pour beaucoup de personnes, mais il faut en parler.

La lente mutation du CHP
Hormis le fait que le CHP fut le plus grand vainqueur des élections municipales des 31 mars et 23 juin, il n’a pas été efficace depuis ces victoires électorales et traite certaines questions avec une lenteur considérable. Si l’on écarte la question des mesures qu’il va prendre, reste le problème de sa capacité à prendre des mesures, ou non. Ainsi, comme l’intitulé de cette émission l’indique, « Le CHP devrait-il changer ? » est une première question. « Pourrait-il changer » est une autre question à prendre en considération. Il me semble que ces questions sont d’une importance cruciale. Cette idée, et ce besoin, de parler du CHP m’est venue lorsque j’ai vu Muharrem İnce[1] parler à la télé devant plusieurs journalistes. Il est vrai que j’ai fait certaines critiques à propos de la campagne électorale de Muharrem İnce, et certains ont trouvé qu’elles étaient exagérées, mais il n’y avait rien qui l’obligeait à parler devant plusieurs journalistes comme il l’a fait lors des élections présidentielles de juin 2018. Le fait qu’aujourd’hui Muharrem Ince se fasse encore interviewer par des journalistes à propos du CHP nous montre que les choses ne vont pas bien au sein du CHP. Quand un journaliste lui a demandé s’il allait se porter candidat aux prochaines primaires du CHP pour être le chef du parti, il a répondu qu’il était encore trop tôt pour donner une réponse, mais il n’a pas dit non. C’est vrai qu’il n’y a pas de congrès à l’agenda, mais le fait que Muharrem Ince aspire encore à présent à devenir le chef du parti ne me paraît pas raisonnable, surtout après tout ce qui s’est passé aux présidentielles du 24 juin 2018 et aux élections municipales des 31 mars et 23 juin. Parce que si on revient aux questions posées à l’intitulé, « Le CHP devrait-il changer ? Pourrait-il changer ? », il me semble qu’il faut avant tout répondre à ces questions de la façon suivante : le CHP est déjà en train de changer depuis un certain temps et je pense qu’il est en train de récolter les fruits de ce changement. Les dernières élections municipales en étaient un exemple. Beaucoup d’interprétations ont été faites à propos de ces élections. Bien sûr, il ne faut pas oublier que des candidats comme Mansur Yavas[2] et Ekrem Imamoglu[3] ont personnellement mené de bonnes campagnes et ils ont joué un rôle très important dans cette victoire du CHP, mais, mis à part les compétences personnelles de certains candidats, le CHP a eu une bonne stratégie électorale tout au long de la période de campagne. Nous pouvons citer notamment la stratégie de nommer des candidats qui étaient des maires de comtés auparavant. Nous avons vu que cette perspective a eu du succès dans des grandes villes comme Adana, Antalya et surtout à Istanbul et à Ankara. Izmir était déjà gagnée, mais la même stratégie a été utilisée. De ce fait, le CHP est en plein changement, mais ce changement n’est pas si visible que ça. Des termes comme « Le nouveau CHP » ne sont pas utilisés, comme le réclamait à une époque l’ancien chef du parti Deniz Baykal[4] et Kemal Kilicdaroglu[5] quand il venait d’être élu. Cependant, on voit apparaître un changement, même si cela s’installe lentement. Le référendum du 16 avril 2017[6], la marche pour la justice[7], nous avaient donné les premiers signaux de ce changement. Enfin, avec les dernières élections municipales, nous l’avons véritablement vu à l’œuvre. Entre temps, il y a eu évidemment l’élection présidentielle et les législatives de juin 2018, pendant lesquelles Muharrem Ince était le candidat du CHP. Il ne faut pas oublier qu’à l’occasion de ces élections s’est créée l’Alliance Nationale[8], événement important. Le fait que le CHP ait directement intégré le Bon Parti[9] et le Parti du  Bonheur[10], et indirectement le HDP[11] dans cette alliance, était déjà un signe de ce changement. Evidemment, la création de ces alliances est liée aux échecs d’Erdogan plutôt qu’au succès du CHP. Le système apporté par Erdogan a rendu les alliances politiques nécessaires et cela a mieux réussi aux partis de l’opposition. On l’a vu notamment aux dernières élections municipales. Lors des élections du 24 juin 2018, l’Alliance de la République[12] a sans doute été très bénéfique à Erdogan, mais, en revanche, l’Alliance Nationale qui a construit ses bases, a connu un grand succès aux dernières élections.
De plus, cette alliance a permis au CHP de Kemal Kilicdaroglu de se débarrasser de certains préjugés qui venaient essentiellement des échecs électoraux précédents.

Elargir, mais dans quelle direction ?
Je voudrais attirer l’attention sur un autre point : il y a un débat au sein du CHP qui existe depuis longtemps, – des exemples existent du temps où Deniz Baykal dirigeait le parti – le CHP a tenté à maintes reprises d’élargir sa base électorale en recrutant des hommes politiques de droite dans le parti. Cette stratégie a eu du succès jusqu’à un certain point, mais dans l’ensemble ce fut un échec, il faut le reconnaître. Mais de l’autre côté, quand on regarde certaines personnes qui sont recrutées par le CHP en provenance de groupes sociaux différents, des personnes comme Mehmet Bekâroğlu[13] et Sezgin Tanrıkulu[14] qui sont aujourd’hui assimilées au CHP – même si cela est fortement critiqué par certains membres du parti -, c’est un succès de Kemal Kilicdaroglu. Or, il faut souligner qu’avec cette nouvelle période des alliances, le CHP n’est plus dans l’obligation de recruter des personnes de droite. Le CHP peut désormais faire alliance avec des partis de droite ou des partis soutenant le mouvement kurde dans l’optique d’avoir plus de votes, cela est devenu possible grâce au système apporté par Erdogan. C’est ce qui s’est passé avec le Bon Parti, le Parti du Bonheur et le HDP lors des dernières élections municipales. On peut parler de la possibilité d’une alliance avec au moins un des deux partis qui vont naître de l’AKP (https://medyascope.tv/2019/07/30/combien-de-partis-peuvent-naitre-de-lakp/). De ce fait, ce changement du CHP ne consiste pas à faire des concessions sur sa ligne politique, mais à renforcer cette ligne et à rester en fin de compte ce qu’il était : un parti de centre gauche. En renforçant sa ligne de centre gauche, de socio-démocrate, et en adoptant un langage pour atteindre des électeurs de groupes sociaux différents, en laissant la possibilité de faire des alliances avec différents partis, je pense que la voie est libre pour le CHP.

Une colonne vertébrale solide permet des alliances stratégiques
Ce que je veux dire par là c’est que le CHP, tout en gardant sa ligne de gauche mais en faisant des alliances stratégiques avec d’autres partis – si nécessaire de centre droite, de droite  conservatrice ou bien avec des partis soutenant le mouvement kurde – pourrait être le premier parti d’une coalition au gouvernement. Cette possibilité existe très fortement. Ce qui va être décisif en revanche, c’est la performance que le CHP va montrer dans les municipalités des grandes villes qu’il a gagnées, c’est à dire à İstanbul, Ankara, Adana, Antalya, Mersin, İzmir, Aydın. Ces villes ont une importance considérable dans l’économie de la Turquie. Elles constituent également une part importante de la population du pays. Les politiques qui vont être menées dans ces villes, ainsi que les travaux qui vont y être réalisés pourront modifier la vision du CHP aux yeux d’autres électorats. Peut-être qu’ils ne voteront pas pour le CHP en premier lieu mais le CHP gagnera de cette façon en légitimité. En d’autres mots, les municipalités peuvent être très fonctionnelles afin d’affaiblir cette hostilité envers le CHP qu’a l’électorat conservateur et nationaliste depuis des années. Peut être que le CHP ne va pas séduire tout de suite un électorat de droite avec sa performance aux municipales. Mais si le CHP obtient du succès aux municipalités, des partis comme le nouveau parti d’Ali Babacan qui va bientôt être créé (https://medyascope.tv/2019/07/15/les-details-du-parti-dali-babacan/), le Bon Parti et le HDP pourront sans hésitation se montrer en alliance avec le CHP. Je pense que c’est la meilleure perspective à prendre pour le CHP. Ainsi, il faut que le CHP prête attention à son langage, et l’adapte aux circonstances de temps en temps si nécessaire – Kilicdaroglu et d’autres membres donnent d’ores et déjà les signaux de ce changement de langage – et il faut surtout qu’en plus de son langage, le CHP prouve à travers les municipalités qu’il est un parti capable de changer concrètement les choses. En ce sens, le CHP a une grande opportunité devant lui. Une toute nouvelle Turquie est en train de naître depuis le 31 mars, et dans cette nouvelle atmosphère, le CHP peut devenir de plus en plus puissant face à un AKP qui s’affaiblit jour après jour, à condition de ne pas faire de grandes erreurs critiques. Il faut surtout que le CHP dépasse les disputes internes qui tendent à l’affaiblir et à le diviser. On peut voir que c’est le problème majeur actuellement ; même si Kemal Kilicdaroglu fait des efforts pour dépasser ces divisions, il n’est pas capable de régler ces problèmes tout seul ; les nouveaux maires ont dans ce sens une mission importante pour régler ces litiges et trouver des compromis. Évidemment, quand je parle des nouveaux maires, je parle de tous mais surtout d’Ekrem Imamoglu, qui pourrait occuper une position bien plus importante au sein du parti dans les prochaines années. Je ne parle pas de la possibilité qu’il devienne le chef du parti, mais des rumeurs disent qu’Imamoglu pourrait être le candidat du CHP aux prochaines présidentielles. Muharrem Ince a mentionné son hostilité à cela en disant que le chef du parti devrait se porter candidat aux présidentielles. Mais je pense que le CHP pourrait briser cette tradition encore une fois aux prochaines élections.
C’est tout ce que j’ai à dire, bonne journée.


[1] Muharrem İnce était le candidat du CHP aux élections présidentielles du 24 juin 2018. Il a remporté 30,6% des suffrages mais a perdu face à son adversaire Recep Tayyip Erdoğan qui a été élu au premier tour avec 52,5% des suffrages.
[2] Mansur Yavaş est le nouveau maire d’Ankara. Il a été le candidat du CHP.
[3] Ekrem İmamoğlu est le nouveau maire d’Istanbul. Avant d’être élu maire d’Istanbul, il était le maire d’un comté à Istanbul.
[4] Deniz Baykal a été le chef de parti du CHP entre 1995 et 2010.
[5] Kemal Kiliçdaroğlu est le chef de parti du CHP depuis 2010.
[6] Le référendum du 16 avril 2017 est le référendum par lequel la Turquie a adopté le système présidentiel en abandonnant le système parlementaire. Le « oui » a remporté avec 51,4% de suffrages.
[7] La marche pour la justice était une marche pacifiste d’un mois entre Ankara et Istanbul organisée par Kemal Kılıçdaroğlu afin de dénoncer les injustices commis par le gouvernement Erdoğan.
[8] L’alliance nationale est l’alliance politique entre le CHP, le Bon Parti et le Parti du Bonheur.
[9] Le Bon Parti est un parti de droite nationaliste et kemaliste créé en octobre 2017.
[10] Le Parti du Bonheur est un parti de droite islamique crée en 2001.
[11] Le HDP est le parti qui est le représentant politique du mouvement kurde.
[12] L’Alliance de la République est l’alliance politique entre le Parti Nationaliste et l’AKP.
[13] Mehmet Bekaroğlu est un académicien et politologue. Il est le chef adjoint du CHP depuis 2014.
[14] Sezgin Tanrıkulu est un avocat et politicien d’origine kurde. Il a rejoint le CHP en 2010.




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