L’histoire de l’évolution d’Erdoğan: a-t-il conquis le pouvoir ou le pouvoir l’a-t-il conquis ?

24.01.2020 medyascope.tv
Traduit par: Nurcan Kılınç /
Orjinal Metin (tr-24/01/2020)

Bonjour, bonne journée ! Lors de notre diffusion de mercredi depuis Paris, je m’étais interrogé sur la position du Président Recep Tayyip Erdoğan entre nationalisme et Etat-nationisme. Je l’avais défini, personnellement, comme un Etat-nationiste. Un choix qui m’avait couté des critiques de différentes personnes, de différents horizons. Cependant, j’insiste sur ce point, et à ce titre, je souhaiterai m’étaler sur le sujet et expliquer l’évolution d’Erdogan. J’ai abordé ce sujet dans mon livre Recep Tayyip Erdogan : L’histoire d’une transformation, co-écrit avec mon ami journaliste Fehmi Çalmuk en 2001, dans lequel nous avons dessiné le portrait d’Erdogan. 
Fehmi avait abordé dans la première partie la vie privée d’Erdogan, son enfance, sa scolarité, et sa famille. Pour ma part, j’ai abordé, dans une deuxième partie intitulée « Conservateur mondialiste », le parcours politique et la pensée d’Erdogan. À cette époque, la question de mondialisation, mondialiste, et globalisation étaient des sujets nouveaux, et Erdogan s’était fixé pour objectif d’être un politicien collaborant avec des puissances globales, tout en préservant son identité conservatrice. Chose à laquelle nous avons pu assister lors des premières années de l’AKP. Lorsque j’ai entrepris l’écriture de ce livre, Erdogan était une personne issues du mouvement Milli Görüş, avec lequel il avait rompu, mais dont il gardait des traces. Il était vu comme un jeune originaire de Kasımpaşa, un politicien dure à cuire. Il a fait de la prison, suite à son poste à la présidence provinciale puis à la maire à d’Istanbul, et puis a rompu avec son mentor, Necmettin Erbakan. Il a alors fondé avec ses amis le parti de la justice et du développement (AKP), dont il était le leader. À ce moment, la question « Erdogan a-t-il changé ou pas? » s’est posée. Nombreuses personnes pensaient qu’il n’avait pas changé. J’estimais à l’époque que ce n’était pas qu’un simple changement, mais une évolution. J’avais affirmé qu’Erdogan s’était détourné de la lignée de l’Islamiste rigoriste Erbakan et du Milli Görüş, et s’était transformé en un politicien conservateur qui était prêt à coopérer avec des puissances globales, mais avait eu peu d’écho.
J’avais expliqué qu’Erdogan avait, dès le début, essayé établir de bonnes relations avec le système, de discuter avec, mais cela n’a pu se réaliser tant à cause de lui qu’en raison du système préétabli. Il a beaucoup essayé, notamment par l’intermédiaire d’hommes d’affaires d’établir des relations avec les grands capitaux. Il a également essayé d’établir une relation avec l’armée.  Dès avec son arrivée à la mairie d’Istanbul, ces grands capitaux ont été contraints d’établir des relations partielles avec lui, sans lui faire réellement confiance – au début des années 2000. L’armée qui semble être le propriétaire du système, bien sûr avec la haute bureaucratie, la haute magistrature et les grands médias n’ont jamais apprécié Erdogan. En dépit de cela, Erdogan et son parti, ont réussi à arriver au pouvoir seul, après avoir vécu les crises que tous les principaux partis rencontrent. Comme évoqué lors de la précédente émission, nous assistons à une époque intéressante. Erdogan est arrivé au pouvoir, mais nombreux pensaient, prétendaient qu’ils ne pouvaient s’en acquérir pleinement. Rapidement, un bloc s’est constitué face à lui. Les acteurs, visibles et invisibles, du système traditionnel en Turquie, en incluant les organisations non-gouvernementales, ont essayé de piéger Erdogan. Ils l’ont suivi comme une ombre afin de réduire son champ d’action. Erdogan que j’avais décrit comme un conservateur mondialiste, a alors essayé de renforcer ses relations avec l’Occident, d’établir une relation d’échange à travers le monde, afin de protéger son pouvoir et le renforcer face aux systèmes préétablis. C’était un processus assez difficile, dans lequel deux rangs apparents existent : d’une part Erdogan et ceux qui le soutiennent et en face les civils, les officiers de l’armée qui ont gouverné durant de longues années, et qui pensent être les détenteurs du pouvoir. La Turquie a assisté à une guerre entre ces groupes. L’implication des Gülenistes dans cette confrontation a changé la donne et s’est transformée en bataille, de laquelle Erdogan et les Gülenistes en sont sortis vainqueurs. Mais aujourd’hui lorsque l’on regarde rétrospectivement, nous observons que ceux qui s’opposaient à Erdogan – l’armée, la Haute-Cour, les grands médias et une grande partie des détenteurs de capitaux – sont aujourd’hui pour une majeure partie à ses côtés. Ils sont contrôlés par Erdogan où il existe une telle relation entrelacée. Erdogan est de nos jours aux côtés des puissances dont ils s’opposaient. Certains peuvent se dire « Les institutions de l’époque comme : l’armée, la Cour constitutionnelle, la Cour suprême, les médias ne sont pas les mêmes que ceux d’aujourd’hui ». Certes, il se peut que ça ne soit les mêmes, mais Erdogan n’est plus le même non plus, et nous aussi avons changé. Cependant, la vision de l’Etat, depuis ces temps, n’a pas réellement changé, voir pas du tout. L’autoritarisme, les problèmes sécuritaires, la restriction des libertés, et la résignation facile face à la démocratie, aux droits et libertés fondamentales et à l’état de droit, sont toujours d’actualité. Seuls les acteurs ont changé, c’est-à-dire qu’Erdogan a évolué  certes, mais a fini par ressembler à ses ennemis. Longtemps a été dit « ils conquièrent le château de l’intérieur, ils vont mettre la main sur le système et instaurer la Charia en Turquie ». Il n’y a de doute, il contrôle le système, il se peut qu’un certain nombre d’éléments évoque la Charia, mais cela n’a de sens. Dans les faits, le système fonctionne comme par le passé, s’il y a nécessairement un conquérant et un conquis, le conquérant n’est pas Erdogan. Au lieu de conquérir le château de l’intérieur, nous sommes face à un Erdoğan a été conquis par le château. Ceci peut être décrit comme une histoire douloureuse. Évidemment ceux qui aiment Erdogan – bien que leur nombre diminue – ont une lecture différente des faits et prétendent que leur “Reis“ a transformé le pays au profit des religieux. Mais comment comprendre que ce n’est pas le cas ? Simplement, le système qui est sous le contrôle d’Erdogan – passé ou nouveau –  et qui perdure est toujours le même. Mais supposons que le “système est nouveau“, il y a, dans ce dernier, beaucoup de personnes qui se distinguent par leur piété parmi les victimes. 
Mettons les Gülenistes de côté, ce sont les putschistes. Or depuis la saisine de l’Université Şehir, une exclusion et une neutralisation d’un bon nombre d’intellectuels religieux et de congrégation, dont Ahmet Davutoğlu et sa fondation pour la Science et l’Art, est observable. Et de l’autre côté, la voie a été ouverte à d’autres congrégations.
Cependant, durant ces 18 années, il y a eu peu d’exemple où les islamistes et les conservateurs ont eu les pleins pouvoirs, et ceux qui ne sont pas conservateurs, les laïcs, ou les pro-laïcs, ont été liquidé. Lorsque nous analysons, les acteurs principaux de la Turquie d’Erdogan, les noms d’un bon nombre de ministres nous sont connus. Ces ministres, bureaucrates, patrons des grands médias, ou ceux qui écrivent dans ces médias, tous partisans du pouvoir, n’ont pas pour caractéristique commune le conservatisme, mais bien au contraire leur acceptation de la monopolisation du pouvoir par Erdogan. Puisqu’une grande partie d’entre eux est ceux qui avaient du pouvoir par le passé, sous les systèmes précédents, et certains conservent toujours leur pouvoir. On ne porte pas atteinte à ces personnes, et leur présence prouve que très peu de chose ont changé. 
Un point est à soulever : une transformation immense s’est produite : l’évolution d’Erdogan d’un islam rigoriste du mouvement Milli Görüs vers un conservatisme plus mondialiste. Et qu’il ait déclaré, tout en conservant son identité religieuse, que les puissances globales pourront travailler avec lui. Or, les mésententes qu’il a eues avec ces puissances globales, l’ont poussé à se tourner vers d’autres puissances, dont la Chine et la Russie. Le passage de cet Erdogan au dirigeant d’un système avec lequel il était en conflit par le passé, est en réalité un immense changement. Le nom d’Erdogan, dans les médias mondiaux, est davantage mentionné comme un populiste, un leader autoritaire, plutôt qu’un leader islamiste. Il est alors associé à Putin, Orban, Trump et bien d’autre du même genre, par exemple des leaders des Philippines ou de la Pologne. Toutes ces personnes sont des produits de leur système existant, qu’ils critiquent certes, mais finalement, ils y sont tous issus. Erdogan a une différence très sérieuse à cet égard, il est celui le plus exclus du système, celui dont on a voulu s’en débarrasser, qu’on a mis en prison, une personne qu’on a voulu empêcher. Il a mené un combat contre le système, contre aux puissants de ce système.  Dans ce combat, il s’est allié avec des groupes tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays. Cependant, il a fini par rompre avec ces derniers, et entretenir des relations ennemies. Israel est par exemple l’un d’eux : à ses débuts, Erdogan a mené de bonnes relations avec Israel, puis une rupture s’est opérée lors du processus de Davos. L’autre exemple est l’Union européenne. Évidemment, nous avons des exemples au niveau national, les Gülenistes tout d’abord, mais outre ce groupe, ses chemins se sont également séparés avec les libéraux par exemple. Au final, son point d’arrivée a peu changé de son point de départ, mais sa position de départ a changé. Il a pris la place de ceux qui voulaient l’empêcher, l’exclure au départ. Nous avons, actuellement, un Erdogan qui essaie d’empêcher les personnes, les institutions, ou les partis politiques qui peuvent rivaliser avec lui, comme ce qui lui avait été fait par le passé. Est-ce que ça pouvait se passer autrement ? À mon avis, oui, j’ai jeté un oeil dans le livre – avant l’émission – et j’avais écrit « Tel que Christophe Colombe, Erdogan ignore ce qu’il a découvert. Il n’est pas conscient de ce dont il s’est emparé », « est-ce qu’il sait ce qu’il a décroché ? » ou bien « va-t-il parvenir un jour à l’apprendre ? ». À mon avis, il n’en été pas conscient, mais c’était assez simple à savoir, et je pense qu’il a fini par l’apprendre. Or, il ne l’a pas choisi. Il s’était emparé des religieux et conservateurs en Turquie, qui ne voulaient plus rester en dehors du système, qui voulaient avoir leur place au centre du système. Et à partir de cela, ils voulaient établir un pluralisme avec d’autres segments de la société. Bien sûr, cela peut sembler trop utopique, pour certains, mais c’est une volonté qui existait. Et le segment conservateur à mesure qu’il se renforçait, voulait arriver au centre. Et en arrivant au centre, ce segment a rencontré d’autres groupes : l’ouest, d’autres tranches de la société, des gens d’autres horizons, les Kurdes, les Alévis. De fait au centre, l’idée d’un vivre-ensemble, au sein d’une société hétérogène est apparue. Et lors de ses premières années, l’AKP s’en est servi. Mais après un certain temps, Erdogan s’est rendu compte qu’un système démocratique pluraliste n’était pas le système qu’il souhaitait.
Concernant le pluralisme en Turquie, la démocratie, les relations avec l’Occident, l’état de droit, les droits fondamentaux, les libertés et la résolution du problème kurde, il a annulé petit à petit ce qui avait été fait, afin d’essayer d’étendre son pouvoir et prolonger la longévité du système actuel. Mais je pense qu’il ne réussira pas.     




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