Un reportage du 28 décembre 1986 – les Fethullahçı, le groupe religieux qui a réussi à infiltrer l’armée

15.08.2016 ovipot.hypotheses.org
Traduit par: Isabelle Gilles / ovipot.hypotheses.org/14496
Orjinal Metin (tr-22/12/1986)

La version turque a été publiée sur le site Medyascope.tv le 25 juillet 2016 sous le titre “28 Aralık 1986 tarihli Nokta Dergisi haberi: Orduya sızan dinci grup: Fethullahçılar”.
Ruşen Çakır

L’article qui suit a fait la couverture du (désormais défunt) magazine Nokta daté du 28 décembre 1986. Ce dossier, fruit d’un long travail avec mon collègue Can San avait fait beaucoup de bruit à sa sortie. Il a fait éclater au grand jour que la confrérie Gülen n’avait pas renoncé à infiltrer de manière organisée et systématique les écoles militaires et l’armée en dépit des enquêtes de 1986. En d’autres termes, on peut dire que sa célèbre déclaration « la Turquie sera à nous d’ici l’an 2000 » n’était pas une parole en l’air. Nous republions cet article afin de mieux appréhender la tentative de coup d’état du 15 juillet 2016.

Le groupe religieux qui a réussi à infiltrer l’armée : les Fethullahçı

À l’issue d’une enquête menée dans 3 lycées militaires, 66 cadets ont été expulsés pour appartenance aux Fethullahçı. Cette enquête a permis de découvrir que les cours gérés par ce groupe religieux préparaient les étudiants aux examens d’entrée et servaient également de base à leur structuration en organisation au sein des écoles.

Un groupe de cadets du lycée militaire Işıklar regroupés dans une maison à Bursa écoutaient avec grande attention leurs « grands frères »1.

« Serrez les dents jusqu’à être admis, ne vous faites pas repérer. Faites vos prières avec les yeux. D’ici l’an 2000, la Turquie sera à nous. »


Ces lycéens âgés de 14 à 16 ans avaient été chargés d’une mission ardue, s’infiltrer dans ce bastion de la laïcité turque que sont les Forces armées.

Des directives similaires étaient délivrées simultanément chaque fin de semaine dans différents arrondissements d’Istanbul comme Pendik, Çengelköy, Beşiktaş ou Ortaköy au sein des dortoirs du lycée militaire de Kuleli. Certains cadets du lycée militaire de Maltepe à Izmir organisaient des rassemblements fervents dans leur ville à la poursuite du même but et délivraient leurs directives à de nouvelles recrues. Ceux qui répondaient positivement à ces approches nourrissaient l’espoir des jeunes déjà embrigadés. En résumé, tout se déroulait sans anicroche jusqu’à ce que le chef d’État-major, le général Necdet Üruğ donne l’alerte. L’ordre du chef d’État-major ayant été donné en ces termes :

« ceux dont la participation aux activités réactionnaires au sein des Forces armées a été formellement identifiée se feront notifier sous 24 heures leur fichage et leur mise à la retraite avec effet immédiat »


cela a permis d’accélérer les mesures envers ceux dont l’activité d’infiltration était avérée dans les lycées militaires de Kuleli (Istanbul), Işıklar (Bursa) et Maltepe (Izmir).

L’enquête a démarré à Kuleli. En analysant les déclarations de certains cadets repérés par les Renseignements militaires, les enquêteurs ont dû admettre que le phénomène était d’une toute autre ampleur que ce qu’ils avaient entrevu initilement. À la lumière des dépositions, les maisons où étaient organisés les rassemblements durant le week-end ont été identifiées, de même que les civils qui y conviaient les jeunes et c’est sans difficulté que tout le réseau est apparu à la lumière du jour. Sur environ une centaine de cadets aux liens avérés avec des activités religieuses interrogés, 33 ont été renvoyés de l’école. Ceux qui n’ont pas été renvoyés ont reçu un avertissement disciplinaire et ont fait l’objet de mesures de surveillance. Sans doute possible, la découverte la plus importante de cette enquête fut de ne trouver qu’un seul groupe derrière cette organisation chariatique2 : les Fethullahçı…

Les bras de la pieuvre

Dans les années 1970, un prêcheur du nom de Fethullah Gülen fonde une organisation qui vise par ses activités les jeunes étudiants du supérieur. Lecteurs des Traités de Lumière de Said Nursi (Risale-i Nur), les Fethullahçı ne manquent pas d’attirer l’attention avec l’importance qu’ils accordent aux sciences exactes. Les efforts déployés par le groupe pour ne pas entrer en conflit avec l’état n’étaient que l’une des tactiques destinée à camoufler leur infiltration dans l’armée.

Suite à l’enquête à Kuleli, les dirigeants du lycée militaires d’Ankara sont convoqués à l’État-major et décision est prise d’étendre les enquêtes en tenant compte des premiers résultats. C’est ainsi que 16 cadets sont expulsés au lycée Işıklar de Bursa et 17 de celui de Maltepe à Izmir après découverte de leurs liens avec ce même groupe. Ceux ayant évité l’expulsion se font, tout comme à Kuleli, remonter les bretelles. En outre, il se dit que des enquêtes similaires sont menées à l’Académie militaire d’Ankara, au Lycée naval d’Heybeliada et à l’école des sous-officiers de Beylerbeyi.

Maisons perquisitionnées puis abandonnées

« Un jour, à la sortie des cours, quelqu’un m’a accosté. Il m’a dit que j’étais un élève intelligent et que si je le voulais je pouvais intégrer gratuitement un cours préparatoire aux examens du lycée scientifique, alors j’y suis allé. »


A., cadet à Kuleli, a identifié au sein de la maison qu’il fréquentait le professeur de sciences M.Ş. et le professeur de religion İ.Ç. comme étant ceux qui l’ont peut-être recommandé. Dans cette maison, des cours de science intensifs étaient organisés. À côté de cela étaient organisées des séances de lecture des Traités de Lumière et des visionnages de vidéos. A. a abandonné ces cours lorsque sa famille, mise au courant, l’en a dissuadé. Mais il a retrouvé les Fethullahçı plus tard, après avoir intégré Kuleli.

Selon les déclarations d’A., il a fréquenté occasionnellement un appartement à Ortaköy sur l’invitation de ses camarades. Là, les activités se partageaient entre la lecture des Traités de Lumière, du magazine Sızıntı et autres publications semblables, le visionnage de cassettes et des prières collectives.

Les reporters de Nokta se sont rendus sur place en compagnie du propriétaire et ont constaté que l’endroit avait été déserté. Dans l’appartement, plus aucun meuble. Au milieu d’une des pièces, de vieux vêtements, des manuels et un carton contenant des publications religieuses. Au mur, un calendrier promotionnel du magazine Sızıntı et des pages du magazine punaisées étaient autant d’indices des précédents occupants. Pour autant qu’on puisse en juger, la nouvelle de l’enquête menée à Kuleli avait été le signal d’un départ à la hâte des occupants. Les autres habitants de l’immeuble, des étudiants du Lycée pour garçons de Kabataş et de l’université technique d’Istanbul témoignent que l’appartement était plein à craquer le week-end, et que des cadets le fréquentaient. Ils ajoutent que certains matins ils se faisaient réveiller par des lectures à haute voix du Coran.

Au premier étage de l’immeuble Sönmez dans le quartier Altıparmak de Bursa se déroulaient des activités similaires. Un ingénieur Fethullahçı du nom d’Onur Aksüzek qui avait précisé qu’il s’y installerait avec sa famille avait tenté d’embrigader des cadets et d’autres jeunes. Lors de la perquisition menée par les forces de l’ordre, des numéros des magazines Sızıntı et Hodri Meydan publié à l’étranger, des enregistrements audio et vidéo ont été trouvés ainsi que la preuve de la fréquentation de l’appartement par dix cadets.

L’avenir appartient aux vaillants !

Dans les déclarations des cadets, il saute aux yeux que les Fethullahçı ont fait montre d’une grande discipline pour s’infiltrer dans les lycées militaires. En plus de résultats exceptionnels aux examens du lycée scientifique, il est nécessaire de réussir un second examen et de posséder une forme physique apte à la carrière de sous-officier pour intégrer l’Académie militaire. Dans un premier temps, les Fethullahçı ont dispensé des cours de science intensifs aux recrues qu’ils voulaient voir intégrer ces écoles. Celles-ci étaient choisies parmi leurs proches et surtout parmi les enfants doués et travailleurs issus des milieux pauvres d’Anatolie, repérés dès le collège, et instruits soit dans des maisons situées dans de petites villes ou sous la supervision du groupe dans les dershane privées des grandes villes.

Dans les déclarations, on retrouve le nom de la dershane Akyazılı Oyev – liée à la Fondation pour le collège et lycée Akyazılı (Akyazılı Orta ve Yüksek Öğretim Vakfı) d’Izmir – et du Centre éducatif Euphrate (Fırat Eğitim Merkezi FEM Dersanesi) d’Istanbul. Les reporters de Nokta ont tenté sans succès de rencontrer les responsables de ces dershane et n’ont pu y identifier aucun interlocuteur. À FEM, le directeur adjoint Ali Örer s’est déclaré incompétent sur la question, ajoutant que le directeur Mehmet Demircan n’était pas là. D’après un second assistant « non habilité » du nom d’Eyüp Kılcı, ledit Demircan était en déplacement depuis deux jours à Ankara et serait absent pour un moment.

Il s’est avéré impossible de s’entretenir avec les responsables de la dershane d’Izmir.

Allées et venues

« Handicapé de la colonne vertébrale, ma liberté de mouvement était limitée. J’ai dit aux gens d’Akyazılı ’ils n’accepteront jamais que je devienne un officier’. Ils m’ont répondu ’laissez-nous faire.’ »


Le jeune qui a fait cette déclaration était un jeune étudiant en année préparatoire au lycée Işıklar de Bursa. Les mêmes paroles ont été rapportées par un autre étudiant dont l’écoulement d’oreille compromettait ses chances de carrière et dont les liens avec les Fethullahçı ont émergé au cours des interrogatoires.

On prétend qu’en plus de cela, les candidats préparés par les Fethullahçı ont reçu à l’avance les intitulés de 36 questions de littérature. La rumeur veut que ces dernières aient été dérobées à la banque de questions de l’Armée de terre.

Les déclarations des cadets contiennent d’autres points intéressants, par exemple le fait que les Fethullahçı, qui les véhiculent jusqu’au centre d’examen, ne lâchent pas facilement les étudiants hébergés dans leurs maisons. K., qui a coupé les ponts avec les Fethullahçı après avoir suivi les cours gratuits qui lui ont permis d’intégrer le lycée Işıklar, déclare que sa famille à Istanbul est harcelée par téléphone, qu’on les menace de dénoncer K. s’il ne revient pas vers eux.

Qu’il s’agisse de candidats préparants les examens ou de cadets admis, les Fethullahçı savent se présenter sous un jour attrayant. Pour que les étudiants ne se lassent pas des vidéos de Maître3 Fethullah, ils alternent avec des films d’arts martiaux et organisent régulièrement des pique-niques. En outre, les familles nécessiteuses des étudiants sont aidées financièrement.

Et qu’en est-il du Maître Fethullah ? Où est le Maître Fethullah qui a « réussi » à mettre sens dessus dessous les écoles militaires ? D’après les éléments recueillis par Nokta, il n’a pas été vu depuis longtemps dans sa maison d’Izmir, ni dans sa maison d’Istanbul dans laquelle il se rend pourtant régulièrement. Une rumeur prétend qu’il s’est rendu à Erzurum. Où qu’il se soit retranché, on peut dire qu’il « prend son mal en patience jusque l’an 2000 ».

1. Le terme original abi se traduit par grand frère et désigne une figure d’autorité dans la confrérie Gülen 
2. L’article original utilise le terme şeriatçı qu’il faut replacer dans le contexte des années 80. 
3. Le terme original est Hoca, terme honorifique utilisé pour un enseignant ou une personne à qui est conférée une autorité morale. 





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