Combien de partis peuvent naître de l’AKP ?

23.07.2019 medyascope.tv
Traduit par: Cem Taylan / Rédaction: Jalal Haddad /
Orjinal Metin (tr-23/07/2019)

Bonjour à tous.

Malgré la pause estivale et la baisse de ses pouvoirs, le Parlement  continue d’alimenter l’actualité politique. Le sujet central des discussions est de savoir combien de nouveaux partis peuvent apparaître, issus de scissions de l’AKP. On parle actuellement de deux scissions éventuelles; Celle d’Ali Babacan qui a le soutien de l’ancien Président de la République Abdullah Gül, et la deuxième, dirigée par l’ancien premier ministre Ahmet Davutoglu. Mais il est dit que d’autres formations politiques sont également en train de se former, je vais expliquer cela de manière plus détaillée. Je voudrais d’abord parler à propos de l’éventuel parti de Davutoglu: 

Davutoglu : Réduit au silence et confronté à son passé.
Davutoglu s’est exprimé pour la première fois à l’occasion d’une émission en direct diffusée à travers Youtube. Il a répondu aux question des journalistes Akif Beki et İsmail Saymaz, dirigés par Yavuz Oghan. L’émission a duré trois heures, et quelques jours après la diffusion, Yavuz Oğhan a été licencié de son poste à la radio Sputnik, suivi d’Akif Beki et d’İsmail Saymaz. Suite à cet incident, Davutoglu a réagi en critiquant la liberté d’expression en Turquie. Néanmoins beaucoup de personnes ont souligné l’incohérence de cette réaction de Davutoglu, lui reprochant que lorsqu’il était premier ministre, la liberté d’expression avait été également fortement réprimée. Elles lui ont rappelé son passé  et ses paroles dans ce domaine, soulignant que sa réaction était loin d’être sincère. Cela n’a pas été difficile de trouver les différences entre les paroles d’aujourd’hui et les actes d’hier.
Outre cette dissonance, d’autres questions ont été soulevées par cette interview : premièrement, -et Davutoglu l’a dit au début de l’émission- il ne parvient pas à trouver de place dans les médias traditionnels.  Il a bien précisé avoir fait des demandes, toutes restées sans retour. Il a sûrement visé certaines chaînes de télévision et d’information, mais je sais très bien qu’il se trouve dans une impasse. Nous l’avons aussi invité sur notre plateau à l’époque et il avait refusé notre proposition. Finalement, il aura participé à une émission qui s’est soldée par le licenciement de trois journalistes, ce qui nous montre la difficulté de sa position. Comment ne pas constater cette impasse, lorsque 3 journalistes sont licenciés uniquement parce qu’ils ont fait une émission avec Davutoglu, ce dernier restant impuissant face à cela ?  Cet incident nous a également montré qu’Erdogan et ses alliés accordent une importance à Davutoglu et qu’ils cherchent à l’empêcher de s’exprimer. 
Babacan ne s’est toujours pas exprimé dans les médias, est-ce qu’il sortira ou pas, comment sortira-t-il ? Je l’ignore, mais il n’est pas difficile de prévoir qu’un incident similaire pourrait lui arriver s’il décide de parler. D’après ce que j’ai pu voir de cet entretien long de trois heures (très long mais pas surprenant lorsqu’il s’agit de Davutoglu) et après discussion avec ceux qui ont regardé l’intégralité de l’émission, on s’est vite aperçu que Davutoglu a énormément employé la première personne du singulier.
Cela est assez paradoxal, puisque la plus grande critique de Davutoglu à Erdogan était le fait qu’il avait regroupé tout le pouvoir au sein de son parti. Souhaitant créer un nouveau parti politique, il devrait employer le « nous » plutôt que le « je », or nous avons vu lors de cette émission qu’il parlait tout le temps de lui. De toute manière, on connaissait déjà cette façon de Davutoglu de se mettre en avant  et les personnes qui sont prêtes à s’engager à ses côtés aiment son surnom « Hodja », (NDT : signifiant Maître ou Professeur.)
Il compte créer son propre mouvement face à Erdogan; mais dans quelle mesure pourra-t-il y parvenir ? Cette question est sérieuse, elle est à prendre en compte.

Babacan, un technocrate au centre.
Babacan n’a pas encore parlé, mais je ne pense pas qu’il parlera comme Davutoglu; il utilisera plutôt le « nous » que le « je » en mettant en avant un collectif. 
On ne connaît pas exactement l’équipe de Babacan, mais certains noms circulent déjà dans les médias: ces personnes sont pour la plupart d’anciens ministres ou hommes politiques, qui ont eu un passé commun avec l’AKP dans le passé; si Babacan se limite à ces personnes, son parti sera une pâle copie de l’AKP. D’après ce que j’entends, ils essayent de contacter des personnes qui viennent de milieux différents et pour l’instant ils disent qu’ils ont du succès; on ne peut pas définir le profil de ce mouvement soutenu par Abdullah Gül à l’heure actuelle. Il est souvent dit qu’il va s’agir d’un parti du centre; on sait aussi qu’ils vont adopter un discours plutôt technocratique qu’idéologique, tentant de gommer le côté Islamiste, mais cela reste encore flou.
Avec le peu d’éléments dont nous disposons, il serait plus prudent d’attendre afin de voir le profil des personnes qui vont rejoindre ce parti, avant d’en faire une analyse plus approfondie.
En dehors de ces deux formations en gestation, il y a actuellement au sein de l’AKP plusieurs personnes mécontentes et angoissées par la peur de perdre le contrôle de l’État, (notamment après les défaites du 31 mars et du 23 juin) mais qui ne sont pas forcément sur les mêmes lignes que Davutoglu et Babacan. Cela rend cette question encore plus intéressante. C’est la première raison pour laquelle j’ai nommé cette émission « combien de partis peuvent naître de l’AKP ? ». Il y a donc des personnes au sein de l’AKP qui se plaignent de la conduite du gouvernement et qui peuvent éventuellement s’en détacher tout en ne partageant pas les opinions de Babacan et de Davutoglu.

Le système Présidentiel et le népotisme affaiblissent l’AKP.
Ici, ce qui est important c’est le faible nombre de personnes qui peuvent critiquer la concentration de tous les pouvoirs dans la main d’Erdogan. Aucun individu ou collectif au sein de l’AKP ne dispose d’une assise et d’un soutien politique suffisamment forts pour pouvoir critiquer frontalement Erdogan. Il est en revanche plus facile de le critiquer indirectement en posant la question des positions importantes attribuées à son gendre Berat Albayrak (Ministre de l’économie), et/ou au frère de celui-ci Serhat Albayrak (Patron de presse influent), ainsi qu’à tous leur proches.
Néanmoins, la question qui se pose est la suivante: est-il possible qu’une structure politique dérivée de l’AKP naisse sans l’accord d’Erdogan, ces personnes auront-elles assez de pouvoir pour former cette structure ? Non, elles ne le pourront pas, et tout le monde le sait.
Cependant les choses vont mal dans le pays et pour y remédier, on attend d’Erdogan qu’il abandonne ce népotisme, mette en avant la méritocratie et renouvelle ses équipes en recrutant des personnes plus proches du camp laïc. Quand à la question de savoir si cette attente est réaliste, je suis plutôt dubitatif; mais on observe que plusieurs députés, ministres, hommes politiques et sections de l’AKP expriment leur mécontentement concernant le gouvernement pour diverses raisons. Il faut avant tout souligner que ces personnes recrutées par Erdogan n’ont, pour la plupart, aucune carrière politique derrière elles, ce qui les conduit parfois à avoir un comportement méprisant face à leur base. Je sais que cela provoque un grand mécontentement, des noms sont également évoqués, mais c’est vraiment cette attitude des membres du gouvernement qui pose problème. De même, le mode de recrutement des ministres, leurs fonctions, la question de confiance affaiblie, les questions au gouvernement restées sans réponses sont autant de sujets de mécontentement dans le nouveau système présidentiel. 
La propre base de l’AKP, les députés, les militants, ont de plus en plus de mal à accepter des ministres qui ne doivent leur position qu’à un seul homme. Ce nouveau système crée des gouvernants qui ont perdu tout lien avec leur base, les considérant parfois avec mépris.
Lors des élections municipales (31 mars et 23 Juin) nos reporters avaient réalisé plusieurs micro-trottoirs. L’une des complaintes récurrentes émanant des électeurs de l’AKP était le fait que Berat Albayrak dirige l’économie du pays, la réponse la plus fréquente étant « Si au moins le Raïs remplaçait le gendre, ça serait déjà ça »
Est-ce que cela est possible ? Je n’en suis pas très sûr;  si un changement intervient (chose qui n’est pas acquise) il obtiendrait sûrement un autre portefeuille ; il serait probablement ministre de l’énergie, fonction qu’il exerçait avant de devenir ministre de l’économie. On ne sait pas quelle sera l’attitude d’Erdogan face à cela, mais de nombreuses rumeurs disent qu’il va y avoir des changements dans son cabinet. S’il veut marquer les esprits, Erdogan doit opérer un remaniement radical, mais la présence de Berat Albayrak dans le cabinet constitue un obstacle. Sans son départ, l’AKP qui est déjà en difficulté continuera à se vider de son énergie. De plus en plus de militants s’impliqueront de moins en moins, et certains d’entre eux quitteront le parti sans forcément rejoindre Davutoglu ou Babacan. Il est très probable que ces personnes prennent leur retraite de la vie politique ou que de nouvelles formations politiques naissent. C’est là où le nom de Suleyman Soylu, ministre de l’intérieur, apparaît.

Suleyman Soylu, une droite dure.
Dans le passé, il y a déjà eu à plusieurs reprises des spéculations le concernant. On a surtout entendu qu’il avait des problèmes avec les proches d’Erdogan au gouvernement. Dans quelle mesure ces spéculations sont vraies ? Je l’ignore. Mais il ne faut pas négliger que Süleyman Soylu – avec l’aide d’Erdogan – a constitué un pôle d’extrême droite au sein de l’AKP, de tradition islamique. Ce n’est pas lui qui a fait que l’AKP soit de droite (un parti Islamiste est par nature de droite), mais dans le passé le mouvement Islamiste avait un discours de « ni droite ni gauche » avec la prétention d’être la troisième voie. L’on ne peut pas dire de Suleyman Soylu qu’il soit un théoricien, ses propos manquent d’épaisseur intellectuelle. En se contentant de tenir des propos violents sur des sujets simples, il réactive le potentiel de droite, présent mais en sommeil au sein de l’AKP. Cela pourrait constituer l’embryon d’un nouveau parti de droite.
Si Erdogan ne parvient pas à garder l’unité de son parti et à redonner l’image d’un parti gagnant, beaucoup de personnes vont s’éloigner d’un AKP en fin de course. Certains ont d’ores et déjà pris leurs distances: on peut citer les exemples de Davutoglu et de Babacan. Si Erdogan ne parvient pas à reconstituer cette unité, d’autres vont s’ajouter à la liste, et parmi ces dérives il est très possible qu’un mouvement de droite traditionnel se forme. Rappelons que Süleyman Soylu était dans un parti de ce genre avant d’être recruté par l’AKP. Pour l’instant, tous ces partis sont encore au stade de supposition, et la probabilité qu’elles voient le jour sont faibles. Mais l’usure de l’AKP est très forte et aucune perspective d’amélioration n’existe, la rendant propice aux scissions. Celles-ci auront sûrement des relations entre elles, mais la vraie question concernera très probablement le rapport qu’elles entretiendront avec les milieux hors de l’AKP.
De ce fait il y aura très certainement une recherche d’alliances avec d’autres partis, milieux et mouvements et dans ce cadre se pose la question de savoir quelles formations vont faire quelles alliances. Par exemple, ceux qui auront des revendications islamiques pourront se rapprocher du Parti de la félicité (Saadet Partisi), ceux qui auront des revendications nationalistes pourront voir avec le Parti d’Action Nationaliste (MHP). Même si les probabilités d’alliance sont faibles avec le Bon Parti (IYI Parti),  ceux qui auront des revendications plus libérales, avec un désir de retourner à la démocratie pluraliste pourront éventuellement tenter de s’allier avec le Parti Républicain du Peuple (CHP). 
La question principale est la suivante: est-ce qu’Erdogan tout seul va parvenir à refaire de son parti un parti gagnant ? Je pense que la réponse à cette question est « non ». Dans ce cas, comment vont interagir les différents mouvements, partis politiques et personnes qui vont naître de l’AKP avec les formations politiques existantes ? Avant, on appelait cela « l’époque des coalitions », mais avec le nouveau système, les coalitions ont laissé leur place aux alliances. La période à venir sera la période des alliances et des concurrences des partis, dont un certain nombre issus de l’AKP.
Je sais que c’est un peu complexe, j’en suis désolé. C’est tout ce que j’ai à dire, bonne journée.




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